JO CASSEN - L'EPOUSTOUFLANT PERIPLE...
JO CASSEN - Ecrivain, théâtre et poésie

« Nous sommes arrivés en un lieu où je t’ai dit que tu verrais
La race douloureuse de ceux qui ont perdu
Le bien de l’intelligence. »
Et après qu’il m’eut pris la main dans la sienne,
D’un air joyeux qui me réconforta,
il me fit pénétrer dans le monde du mystère.
 
Dante Alighieri  La Divine Comédie
L’Enfer - Chant III
 


 
 
Un piéton qui découvrait le monde
 
 
 
 
 
 
 
 
« On peut toujours laisser couler une larme sur ce que l’on fut, il sera toujours préférable de sourire à ce que l’on est et de se sentir enthousiaste à l’idée du devenir. »
 
Oscar Wilde

 
 

 
Petit saltimbanque



 
Souvent il rêvassait, l’esprit en promenade,
L’œil absent égaré dans un monde meilleur,
Il concevait serein loin de toute frayeur,
L’univers gracieux, la douce sérénade.
 
Seulet baguenaudant sur l’immense esplanade,
Au regard du bourgeois, il s’offrait gouailleur,
Galopin gai luron au lexique railleur,
Il pouvait à loisir jouer l’arlequinade.
 
Le gadjo pleure ou rit mais défend sa maison :
-« Une pièce bien sûr,  mais gardons la raison,
- Préservons nos enfants de l’effronté nomade !» 
 
Le môme baladin transgresserait l’accord,
Sous le trait goguenard, son cœur bat la chamade,
Ce soir sous les lampions, il change le décor.
 



Les pieds nus sur la grève


Il marche lentement les pieds nus sur la grève,
Solitaire.
Un clapotis léger de timide ressac,
Le reflet ondoyant sur la belle bleutée,
Le chuintement discret
D’un élégant rapace,
Et le frisson s’oublie où veille le désir.
 
La nuit porte le vent des étranges frontières ;
Inconnu,
Le monde de l’obscur révèle l’ouverture
Vers des rivages flous aux masques surprenants,
Des ilots, la garrigue,
Des chapelets d’étangs,
Et l’esprit imagine où la vision s’égare.
 
Le pas dans la pénombre ignore les roseaux ;
Il progresse
Sans hâte, émerveillé, serein, libre, il conçoit
L’invisible aux attraits qui charment, ensorcèlent,
Oniriques appâts
D’un espace d’envie 
Où la beauté du site ajoute au fascinant.
 
Demain le flamant rose ou les échasses blanches,
Le héron,
Le goéland railleur, diront la découverte
À quelque salicorne ou cormoran glouton,
D’une lande magique,
Les parfums enivrants
Où mille dieux jaloux ont voulu l’ineffable.




Il s’appelait Serge,


 
Il ne fleurira plus le jardin de sa fée,
Demain dit le grand vide, il part le coryphée ;
Il ne glanera plus les patates aux champs,
Il ne paraîtra plus sourire ébouriffé
Pour une chasse aux œufs dans les cris et les chants.
 
Il ne servira plus les bons amuse bouches
Préparés avec soin, mieux que fins croquembouches,
Chaque dimanche soir au rite d’apéro,
Quand s’éprouve le goût jamais sainte-nitouche
De dire son bonheur sans trait de vipéreau.
 
Il ne craquera plus la chemise trop fine,
Aux rythmes endiablés, comme sous endorphine,
Des airs de son idole et qu’il savait chanter
Avec cœur, pleine voix, vibrato qui confine
À l’insolent tempo du héros tourmenté.
 
Il ne prêtera plus la main de gentillesse,
La vaillance et l’ardeur, la feinte hardiesse
À l’autre qui perdu quémandait un renfort,
Lui qui savait pourtant que toujours la liesse
Passe par le travail et le sens de l’effort.
 
Il ne parlera plus, il nous laisse les larmes,
Et ce glaçant vertige et ces sombres alarmes,
Tant gronde la révolte au destin odieux ;
Il ne parlera plus, il nous laisse les charmes
De ses yeux éblouis, de ses traits radieux.

La petite est sortie, il a pris le sésame…
Les écrans se sont tus dans la chambre sans âme,
Hasard ou sortilège, on ne saura jamais ;
Le Prince de nos jours souffle l’ultime flamme,
Et convie à prier : « fermez les guillemets » !
 
Au jour de son voyage éteignez la rancune,
Effacez vos aigreurs, n’en préservez aucune ;
Lui qui fut cet enfant martyr du désamour,
Dans sa tête ou vraiment, sans quelconque lacune
Il donna la chaleur, l’appui, même l’humour.
 
Soyez riche de lui, bienveillant à qui l’aime,
On récolte toujours la graine que l’on sème,
Oui cet homme savait qu’ensemble on est plus fort,
Et qu’un pardon oubli vaut tous les anathèmes ;
Chacun sa vérité, sa source de confort.
 



Il voulait voir la mer



 
Ici souvent chacun s’étonne
De ce regard désenchanté :
-« Il pleure, il crie et même il tonne,
Sur son jardin détruit, hanté. »
 
Pauvre malin, petite tête ;
À déchiffrer le faux, le rien,
À refuser toute courbette,
As-tu vaincu, triste vaurien ?
 
L’espoir est vain, vois l’inutile ;
Eteins le donc ce fol lampion,
Retrouve vite un air futile,
Tu ne peux pas être champion.
 
Contemple-les, tes congénères,
Eux aux métiers de scène et d’art,
Dans leurs conforts imaginaires,
Reste lambda, juste un tocard.
 
Ce geste fou, la main offerte,
C’est ton mérite ou tes talents,
Pour vaincre aussi le froid, l’inerte,
Et ne pas vivre bras-ballants.
 
Ils sont amis, une famille,
Solidaires, chantent en chœur,
Main dans la main sous la charmille,
Celle qui soigne une rancœur.

Tu t’es trompé, ce n’est pas grave,
Il faut apprendre et se blinder,
Et dénouer l’ultime entrave,
Pour s’ébaudir au jeu guindé.
 
Le mal mesquin porte défroque,
Masqué toujours, il triche et feint,
Il est jaloux de son pébroque
Et jamais n’offre un coupe-faim.
 
Cours, cours Forrest, l’ennemi, cherche,
Tu ne dois plus rien espérer
De cet  autrui, ce vrai faux derche,
Pour qui tu vis pestiféré.
 
Sur les galets, ou sur le sable,
Toi qui voulais tant voir la mer,
Tu deviendras imperméable
À toute écume de l’amer.




Le sourire




 
Pourquoi faut-il toujours s’attacher à sourire ?
Je ne me plierai pas au propos sibyllin,
Tant à vouloir le bien on passe pour vilain,
La fausse complaisance est un mal à proscrire.
 
Pour m’être fourvoyé, léger mais imprudent,
J’ai appris la réserve, et même s’il m’en coûte,
Je me garde du rire et j’élude le doute, 
Car je ne puis risquer un effet impudent.
 
Notre monde à souhait se sustente d’horrible,
Les crimes et les dols, la souffrance d’enfants,
Alors dans l’anecdote et les on-dit bluffants;
Il semble malvenu le racontar terrible.
 
Chacun à sa façon reste maître absolu,
Prétend à se gérer, agir en autonome
Expert en tout sujet, l’excellence de l’homme,
Jaloux de son nombril, jamais irrésolu.
 
Pourquoi faut-il toujours s’attacher à sourire ?
Pour benêt satisfaire au réflexe courtois
Qui désigne plutôt l’hypocrite matois 
Jouant l’émerveillé plus qu’on ne sait décrire ?
 
Les yeux sont ainsi faits, surtout pour ne pas voir
Le charmant, le hideux, mieux vaut faire l’autruche
Et se montrer ravi, se révéler baudruche,
Flatter « l’autre » innocent et ne pas décevoir.

Pourquoi s’illuminer d’un intérêt factice
Au récit d’un exploit médiocre ou banal,
Feindre d’être témoin d’un trait phénoménal,
Quand votre ennui s’installe appelant l’armistice ?
 
Ce sermon, humble avis, n’engagera que moi,
Ne vous obligez pas, car un discours utile,
Séduit très rarement la démarche infantile,
Il attise l’humeur et réveille l’émoi.
 
Alors, oui, je me tais et même vous conforte,
L’excès de politesse est un piteux respect,
La fausse déférence enivre le suspect ;
La bêtise commune est une place forte.







D'Ombres et de Lumières 






« La fatalité, c’est l’excuse des âmes sans volonté »
Romain Rolland

 
 

 
Le chemineau


Contez-moi ce pays qui fleure le bien vivre,
Ces fleuves ondoyants, ces vallons, ces sommets,
Chantez-moi ces terroirs aux magiques fumets,
Et ces mille talents des beaux-arts et du livre.
 
Bercez-moi des récits, des modèles à suivre,
Des combats de légende et de ces hauts gourmets,
Ceux qui firent d’un sol et de quelques plumets
Un exemple partout, le rêve qui délivre.
 
Même si le reflet vous semble moins flatteur,
Sous les coups de boutoir de quelque zélateur,
Le présent, l’avenir raillent les embuscades.
 
Riche de ses vrais choix, de son désir ardent,
Ce peuple de génie abhorre les foucades,
Il exclut et condamne un projet décadent.
 

Vois !




Vois ce monde effaré qui se raidit de peur
Et le flux infernal des mendiants de vie
Poussés vers un destin qui fleure bon l’envie ;
Une terre promise, ou le piège trompeur ?
 
Cherche le naturel, sors de cette torpeur,
L’exode qu’on nous sert d’une foule asservie
Répond au seul besoin de l’hydre inassouvie :
Le profit indécent ; et fi de la stupeur !
 
Plus n’est temps d’investir, le court-terme commande,
Le commerce amoral a la lippe gourmande,
Pour le prix de son crime, il lui faut des vaincus.
 
Etrangers, clandestins, sous le ciel du grand astre,
Egoïstes piteux, vous êtes tous cocus,
Les dindons de la farce, authentique désastre.



Après la pluie




Le ciel aux lourds sanglots explose ses tourments,
La nuit gronde tonnerre et lance feux et flammes,
Un tourbillon s’agite et rompt telles cent lames
Les blés blonds effarés, les généreux sarments.
 
La dantesque fureur aux fols déchirements
Dépouille la nature et rugit mille blâmes,
Les dieux exaspérés brûlent les oriflammes ;
La terrible rançon des vils égarements.
 
Longtemps après l’enfer, restera la ruine,
Le soleil insolent soufflera la bruine
Et les cendres de mort qui hanteront l’endroit.
 
Demain le souvenir au vent de la mémoire,
Trahira comme un jeu, la morale et le droit,
La terreur de naguère, une ligne au grimoire.
 

Crépuscule


 
Les yeux vers l’horizon, ce soir de pâle automne,
Doucement, je me laisse envahir par le beau,
Un étonnant spectacle où plus rien ne détonne ;
L’Ivresse de l’instant enchante le poulbot.
 
La colline est en feu, car le ciel qui rougeoie
Jette sans les compter ses flammèches rubis,
Et si le vol soudain d’un passereau fait joie,
Il s’agit d’un mirage ou de vains alibis.
 
La nature a comblé de bienfaits tous les hommes
Qui consument leur vie à défier les dieux,
Et saccager l’espace, éditer mille sommes,
Pour offrir au pervers la sagesse des cieux.
 
Il est sot de combattre un fol manichéisme,
Le sel de la discorde envenime à plaisir,
Ce que jamais nul autre, au lointain archaïsme,
Ne sut édulcorer, quel que fût son désir.
 
C’est bien toi le maudit, par toi le mal arrive,
Lâche thuriféraire, avide flagorneur,
Tu avances repu, l’esprit à la dérive, 
Inexcusable voix du refrain suborneur.

Le Rebelle



Il râle et crie et il s’insurge,
Frappe sa tête au vilain mur,
Etouffe un pleur, c’est bon, ça purge,
Le nez cassé, choc au fémur…
 
Ne souffre pas, mon doux, mon frère
Car rien ne sert de condamner ;
Un guide dit l’itinéraire,
Point n’est besoin de chicaner.
 
Laisse le beau, l’inaccessible,
Ce que lui voit, le « naufragé »,
Un tunnel noir, chant Indicible ;
Une sornette d’enragé.
 
Et tu voudrais pousser l’histoire
Sur des layons d’humanité,
Ouvrir un ciel, l’échappatoire ;
Oser braver l’ambiguïté ?
 
L’autre toujours défend son monde,
L’espace simple où ses petiots
Vont s’épanouir baignés d’immonde,
Leur paradis ; jouez flûtiaux.
 
Nul ne combat l’indifférence,
Ton soin jaloux à revêtir
L’art et l’esprit sans l’apparence,
Lui donne goût de déglutir.

Passe chemin, sèche tes larmes,
Le profane, le mécréant
Est insensible à tes alarmes,
Caque sans fond, un océan.
 
En ses travaux, le bel Hercule
Mit moins de hargne et de grandeur ;
Garde pour toi fol majuscule,
Ton utopie et ta pudeur.
 

Le manège enchanté

 
À quoi sert de pleurer,
De se laisser sombrer en pauvres jérémiades ?
L’homme est le fossoyeur,
Le prédateur suprême,
Il décide de tout sans jamais mesurer ;
Pour cacher son néant, Il se nourrit de vide.
 
À quoi sert de lutter,
Jouer au bonneteau, la mort ou la débâcle ?
Pourquoi ce vil déni
De l’absurde logique où s’engouffre le monde ?
Pour qui tout le profit
De la vaste foutaise ?
 
L’agneau de quelque dieu demeure la proie du loup,
Sa juste nourriture ;
Foule surnuméraire, l’agneau se reproduit ;
Le grand régulateur expurge l’inutile,
Sage contribution
Au nouvel équilibre…
 
Et le fol épargné, incrédule inconscient,
Se convainc sans manière
De sa haute stature et du noble dessein ;
Il était donc l’élu, il rejoint le cénacle
Des branquignols
D’estrade.

Que tourne le manège, il enchante les sots,
Le nombril est bien là, souffrez que je m’esclaffe :
-« Il faut bien l’avouer,
C’est aussi votre faute,
Jouissez tant qu’il vous sied. »
Le cocu bienheureux arbore le sourire.


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