JO CASSEN - Ecrivain, théâtre et poésie

Le saut de l’ange
(à mon petit frère Gérard)


 Le saut de l’ange
 
Le cri de sa détresse appelle un vain secours,
Ses yeux froids sans alarme éloignent toute amie,
Depuis longtemps bien seul, il bafouille un discours ;
N’y voyez pas mensonge ou la moindre infamie.
 
Chacun fait son parcours, comme il peut, au hasard,
Il faut vivre taiseux, louer le médiocre,
Se complaire au confort des rigueurs du blizzard
Quand on a trop rêvé des nuances de l’ocre.
 
Le courage s’émousse un peu plus chaque jour,
Une morne habitude a chassé la surprise,
Le blanc un peu moins blanc, effet de contrejour
Pour habiller les mots, s’écarter de la crise.
 
-          « Cessez de gamberger, quelle est votre douleur ?
Maitrisez-vous d’ailleurs l’authentique souffrance
Pour oser inventer un prétendu malheur ?
Cette fausse posture est marque d’ignorance. »
 
-« Appelez la révolte, ourdissez le complot
Dans ce camp retranché vous devez vous défendre
Vous devez avancer, déplacer chaque plot,
L’ennemi, l’embusqué ne va pas vous attendre. »
 
Ainsi souvent le sage, un soi-disant renfort,
Marmonne la sornette, (il dresse l’ordonnance) ;
Et vous devriez croire aux vertus de l’effort,
À l’accent détonnant, l’étrange résonnance.
 
Ici parfois se joue, en toute liberté
Le grand choix de l’esprit qui cherche la lumière,
Sans quelque a priori de banale fierté,
Loin des sentiers battus de force coutumière.
 
Aime la certitude et l’abord résolu,
L’ultime illusion qui brûle de magie
En l’instant fatidique où le trait absolu
Scelle la ligature à cette hémorragie.
 
D’hier tu te souviens, nul projet pour demain
Et quant à l’aujourd’hui, jamais il ne supplie,
Son temps tôt dépassé gomme le tournemain
Dénué d’artifice, une histoire accomplie.
 
On ne parvient jamais au bout de son chemin,
Par le seul fait du vent poussant vers le rivage ;
Dans tout vit une cause écrite au parchemin,
Tu devras décrypter, dompter le dit sauvage.
 
Le message transmis masque la vérité,
Il est la peste noire, il s’agira d’un leurre,
Un mirage de plus, un test à fatuité ;
A dessein tout est faux dans l’image isopleure.
 
Tes amis, tes enfants, tous chevauchent jaloux
Leur propre destrier, et toi folle comète,
Tu files dans le ciel ; ton chant de cigalou
Imite quelque feu quand se meurt l’allumette.
 
Parce que tu vois clair, tu sens le différent,
Quand sonne le trop plein, tu devines le vide,
Ce bleu dont on se pâme, à tous si cohérent
Eclate de rubis à ton regard vivide.
 
La très faible lueur aperçue en la nuit,
Se floute au gré d’humeurs chaque jour davantage
Le gris de l’horizon et le gris de l’ennui,
D’un temps sans avenir t’encagent tel otage.
 
Le monde obscurantiste a damné le savoir,
Et le virus fatal contamine l’élite
Qui n’a d’autre loisir que de feindre de voir
Des signaux inconnus quand avance l’hoplite.
 
Repères disparus, submergés par le flux,
Mille sourds mal guidés, non-voyants en cohorte
Vivent l’instant présent, ivres de superflus ;
Décide le mot fin, tu n’es pas un cloporte.
 
30 décembre 2015
Jo Cassen

Tous droits réservés


Obsession

 
(Sonnet polaire)
 
Le temps n’ajoute rien à tout ce que je sais,
Même si le propos apparaît péremptoire,
Et que d’aucune part je n’aie échappatoire,
Je ne resterai pas debout au bord du quai.
 
La femme dont on dit, c’est l’avenir de l’homme,
Le bonheur fort subtil du croqué dans la pomme
Ce petit rien m’amuse et parfois me distrait.
 
Cette crédulité, la vanité du mâle,
Me fait tellement las du confort du jouet,
Un futile artifice où le mensonger râle.
 
Tu dirais pis que pendre, encor je serais gai,
Quand bien même engoncé dans la rude avaloire ;
Ton sourire éhonté tel fastueux pourboire,
Un luxe obsession invite à divaguer.
 
 
«31 décembre 2015
Jo Cassen
Recueil «Visages su silence »
Tous droits réservés
 
 







Mon souper chez Robert


 
Invité chez Robert, vous m’en voyez ravi
Sans raison apparente, ici tel est l’usage
On palabre et l’on rit, on donne son avis ;
À l’usine tous deux, métallos, l’usinage.
 
Les murs sont blancs et gris, des fleurs, des bibelots,
La famille en photos… la télé trône au centre
Qui parle sur nos voix, vous voyez le tableau…
Sa fille devant nous exhibe un peu le ventre.
 
Elle roule du cul, un énorme avantage…
Deux trois mots et un rire, et le doute a couru
Se cacher sous la table, (Et c’est ce qui m’enrage !),
Sans un espoir niais de se voir secouru.
 
Il fait chaud en juillet, La femme du Robert
Est blonde et ça se voit, les cheveux aux épaules
Le rouge et d’autres fards ; je sens le camembert…
Et les frites aussi… Coutume : café, gnole.
 
Chacun sait tout sur tout, même le fils aîné
Gonfle les pectoraux ; il a fui les études,
Un réflexe normal, il gère son acné,
Les aides, les "allocs" et son inaptitude.
 
On n’a plus de boulot depuis longtemps déjà,
Le progrès, les chinois, le capital, la banque,
C’est mondial comme on dit, on vire le goujat,
L’inutile ouvrier s’explose à la pétanque.
 
Invité chez Robert, vous m’en voyez ravi
Sans raison apparente, ici tel est l’usage
On palabre et l’on rit, on donne son avis ;
À l’usine tous deux, métallos, l’usinage.
 
Quand je suis arrivé, j’étais un orpailleur,
Utile et nécessaire, aux yeux de vos élites ;
Il est doux le silence, un parfum de l’ailleurs,
Tu courbes ton échine et apprends l’insolite.
 
À force de pleurer, de supplier souvent
La chance passe offerte, il te faut le courage,
Enterre tes savoirs, regarde tout le vent
Que souffle ton p’tit chef, planeur sur un mirage.
 
Lentement… isolé… d’autres tendent la main,
On élève l’esprit, on évoque les sources,
L’antique tradition, la porte pour demain,
D’autres chemins d’espoir, quelques vives ressources...
 
 Le costume s’adapte aux prêches ambigus,
Les enfants ont grandi, sans espoir et sans guide,
Ici l’on parle vrai, la bombe ou la cigu (ë),
L’accoutrement d’antan, la parole languide.
 
Sous le voile une femme, un objet sans valeur,
Une authentique esclave asservie à son maître,
Elle suit et se tait, un rien souffre-douleur…
Du sacro-saint parcours, elle est le baromètre.
 
Invité chez Robert, vous m’en voyez ravi,
Sans raison apparente, ici tel est l’usage,
On palabre et l’on rit, on donne son avis ;
À l’usine tous deux, métallos, l’usinage.
 
Me voici, je suis seul, la mère a ses devoirs,
La maison, les enfants, la foi, tout mon service ;
Je préserve ma fille, elle arbore le noir,
Le fameux intégral qui protège du vice.
 
Le fils est bac plus trois, cultivé, fort brillant
Il s’était convaincu que le talent triomphe,
Imperceptiblement, gagne le faux-fuyant :
Légende Black-Blanc-Beur, juillet, l’arc-de-triomphe.

Plus sournois le réel édicte ses versets,
On s’isole entre soi, se découvre disciple,
On fait quelque commerce, on blinde le corset…
À l’ombre des hauts murs, le projet du périple…
 
Et s’impose la vie en zones de non droit,
La règle de chacun, oubliée, abolie,
Partout c’est Halloween et le grand désarroi,
Frénésie et médias, on frôle l’embolie.
 
Agresseur ou martyre, as, beur, bleu, Kouachi,
Une idole d’hier, un meurtrier implose,
À la marge, à la frange, un funeste gâchis…
Nul ne sait le vaccin de la tuberculose.
 
Invité chez Robert, vous m’en voyez ravi,
Sans raison apparente, ici tel est l’usage,
On palabre et l’on rit, on donne son avis ;
À l’usine tous deux, métallos, l’usinage.
 
Je le vois bien Robert, insolent parvenu,
Ouvrier qualifié pour bâtir un empire,
Un frigo, la télé, nul besoin saugrenu
De lire ou de penser, le savoir : un vampire.
 
L’autre n’est pas de souche, il nous suce le sang,
L’autre venu d’ailleurs, ce lointain parasite
Qui prend notre travail et souille menaçant
Nos maisons et nos rues, tourbillon composite.
 
Le reflexe banal de l’esprit trop étroit :
Exiger un coupable à ses folles angoisses,
Un dessein évident, la raison du grand froid,
En bref, il faut un nom au porteur de la poisse.
 
Et Robert le perçoit l’envoyé de Satan,
Ce vengeur démasqué, responsable et coupable,
Qui voudrait s’imposer, de dieu le combattant,
La main porte-la-mort au destin effroyable.
 
Je suis bien chez Robert qui parle et rompt le pain,
Mon couvert à sa table et ses enfants me causent
Du simple quotidien, sans air de turlupin,
Autour d’un bon couscous, loin des sourdes psychoses.
 
Invité chez Robert, vous m’en voyez ravi,
Sans raison apparente, ici tel est l’usage,
On palabre et l’on rit, on donne son avis ;
À l’usine tous deux, métallos, l’usinage.
  
Aurait-on ajouté sans mesurer le tort,
De perfides relents de rancune et de haine,
Des poisons, des rancoeurs, des filtres de butor,
Pour tuer l’amitié, l’ignoble double peine ?
 
Sont-ils si différents ces bourreaux du turbin ?
Pourquoi l’un comme l’autre, impuissants, ridicules,
Acceptent-ils l’emploi de minable larbin,
De celui qui se tait dans le froid crépuscule ?
 
Robert est un peu fou amateur de provoc,
Taquiner pour le fun, ou chercher la riposte ;
J’ai goûté cette joute où l’on porte l’estoc
Sans le fer, par le mot, la force de l’imposte.
 
Nos deux regards croisés complaisants, fourvoyés
Ont répondu présent à des jeux de barbares,
La puissance et l’or noir ; d’indignes dévoyés
Ont déversé la mort sur nos folles gabarres.
 
La populace en ruine avale tous les maux,
Elle s’indigne et plie, elle accepte l’outrage ;
Eradiquer les cons, c’est refuser leurs mots
C’est eux qu’il faut occire, agissons sans la rage.
 
Invité chez Robert, vous m’en voyez ravi,
Sans raison apparente, ici tel est l’usage,
On palabre et l’on rit, on donne son avis ;
À l’usine tous deux, métallos, l’usinage.
 
25 novembre 2015
Jo Cassen
«Visages du silence »

Tous droits réservés


Moi, Diesel, sans haine et sans reproche

 
Des complices partout pataugent la géhenne,
Loin d’ici, loin d’ailleurs, ils sont de nulle part…
Existent-ils vraiment les fans du salopard
Qui chante à perdre voix le grand air de la haine ?
 
Le rôle de mon maître est d’agir sans mépris,
Il sait tout le sang froid qui fait la différence,
Le lucide regard, le rejet de l’outrance,
Rester calme et serein dans l’enfer incompris.
 
Pour oser chaque jour, sans tremblement stérile,
Affronter mille assauts avec ma garnison,
J’ai connu les ressorts des fous de trahison
Qui répandent la mort dans l’ardeur puérile.
 
Je dois vaincre ma peur, la sensibilité,
Authentique soldat, je me dois d’être brave,
Je mesure l’enjeu, je refuse l’entrave,
J’avance sous le feu, je sais la gravité.
 
Les tirs ont redoublé, soudain le bruit de bombe,
Des lasers et des cris, une porte a cédé,
J’ai bondi sans regret sur le fauve obsédé,
Pour l’honneur il fallait… C’est étrange une tombe.
 
Des complices partout pataugent la géhenne,
Loin d’ici, loin d’ailleurs, ils sont de nulle part…
Existent-ils vraiment les fans du salopard
Qui chante à perdre voix le grand air de la haine ?

19 novembre 2015
Jo Cassen
« Visages du silence »

Tous droits réservés


Arrêtez la musique !

 
Ce lieu vivait sans l’homme, un lieu vibrant sans guerre,
Un univers de feu, de froid et de gros temps,
Les géants d’alentour riaient du Léviathan,
C’était presque jadis, c’était déjà naguère.
 
Surgi d’on ne sait où, peut-être du Golem,
Un immonde s’installe et parle de survie,
Assassin pour manger, assassin pour l’envie,
Il ignorait pourtant jusqu’à Jérusalem.
 
L’enfer et la nature avaient comblé la terre,
Des trésors inouïs, d’innommables butins,
Promptement le pervers agita les lutins,
Ils trouvèrent ailleurs la source délétère.
 
Puisqu’il était muet, des fables l’enchanteur,
Un porte-voix il prit qui dirait la parole,
Colportée, annoncée, authentique… vérole ;
Et le troupeau d’amour suivrait le prédateur.
 
L’époque est révolue et des esprits en veille,
Spéculant, édictant, d’autres lois ont écrit :
« La raison du plus fort », « la mort pour le proscrit »,
« Ton bagne de demain sera pure merveille ! »
 
Ce paradis grandiose a des airs étonnants :
« -Je t’achète ton or », -« tu m’achètes mes armes »,
« -Ici pleurons nos morts », -« Arrêtez ce vacarme ! »
Sont-ils naïfs ou sots ces maîtres bedonnants ?
 
15 novembre 2015
Jo Cassen
« Visages du silence »

Tous droits réservés



Bruno

 
Bruno vivait paisible, une banquise blanche,
De loin en loin un trou, le piège à bélouga
Qui se consomme vif, étourdi sur la planche ;
À la belle saison, le phoque, un vrai nougat.
 
Venus de nulle part, éblouissants de morgue,
Porteurs du haut message obscur au mécréant ;
Ils se savaient élus pour l’intense point d’orgue,
L’infernal absolu qui pare le néant.
 
Bruno sans prédateur se croyait invincible,
Gambadant et riant, il savourait serein
L’espace des aïeux où rien n’est impossible
Sans préjuger jamais du danger riverain
 
Sous la cagoule noire, au poing l’arme fatale,
Fin prêts pour l’holocauste, ils crachaient le venin,
Ils étaient les héros de la haine brutale,
La mort n’existe pas, un passage bénin.
 
Bruno voyait le soir s’apaiser la froidure,
On lui disait : ça va ! On lui tenait la main,
Sous ses pas s’effondrait le sol ou la verdure,
On parlait procédure ou nouvel examen.
 
Lorsque mis à genoux, tous les frileux otages
Eurent compris l’enjeu, sangloté mille morts,
Digéré les honteux sordides sabotages,
Ils choisirent le chef, un prince sans remords.
 
14/11/2015
Jo Cassen
« Visages du silence »
Tous droits réservés
 
 

L’Interdit

43° Jeux Floraux de l'Essor Poétique - 2016
Prix Irène Devaux - Poésie Classique
3ème prix

 
Il se leva sans bruit, économe de gestes,
Le lourd climat hostile et l’animosité
Inculquent la réserve et cette aridité
Qui préserve l’esprit des façons indigestes.
 
Le carillon timide égrena quelques coups,
Il ne les comptait pas, (le temps, la belle histoire)
La porte de l’enfer a clôt le purgatoire,
L’espoir s’est dérobé tel le chant des coucous.
 
Le vieux veston froissé jeté sur une épaule,
Il traversa sans mot le corridor crasseux,
Et Médor s’écarta, lui, l’autre malchanceux,
Sans doute convaincu de finir dans la geôle.
 
Indifférent au jeu médiocre et pervers,
Le voile scintillait malgré la froide brume,
On entendit ses pas déjà sur le bitume,
Il s’était éclipsé ; le sens a son revers…
 
Il marcha sans objet, apaisé, presque libre,
Le vent accompagnait, rien ne viendrait troubler
Le calme de l’instant, rien ne ferait trembler
Le point presque magique où règne l’équilibre ?
 
La pluie avait cessé, de loin il entendit
Un sifflement strident, la voie est monotone,
Il a toujours aimé les parfums de l’automne,
Il effaça le doute, et brava l’interdit.
 
13/11/2015
Jo Cassen
« Visages du silence »
                                                       Tous droits réservés

Assistant de création de site fourni par  Vistaprint