JO CASSEN - Ecrivain, théâtre et poésie
Le recueil :




Feux d’artifice
 
J’ai couru la forêt,
J’ai gravi la montagne,
J’ai saigné trop souvent,
J’ai versé mille larmes,
J’ai mangé du goret,
J’ai joué la castagne ;
Rien n’est plus émouvant
Que de vaincre l’alarme.
 
Reconnais-tu ce doux terroir,
Des « bisounours » il est le gite
Le vent, la pluie ou le démon,
Rien ne l’affecte en promenade.
 
Bientôt, demain, un vrai mouroir,
Point ne sera de méningite,
Nous « boufferons » des goémons,
Contaminés de sérénades.
 
Depuis longtemps, il est éteint,
Le feu terrible de l’envie,
On prêche, on râle, et l’on détruit ;
De l’inconnu la grande trouille.
 
Le noir, le blanc, confond, déteint,
On gâche ici même la vie,
Pourtant de tout l’on est instruit,
Mais on veut croire à la citrouille.
 
Pachas élus soufflent le mal,
Le fier renfort de la bravade,
Pyromane, puis sauveteur,
Ainsi se fait rente prospère
 
J’ai couru la forêt,
J’ai gravi la montagne,
J’ai saigné trop souvent,
J’ai versé mille larmes,
J’ai mangé du goret,
J’ai joué la castagne ;
Rien n’est plus émouvant
Que de vaincre l alarme.
 
Il ne sait plus, foi d’animal
S’il est acteur ou de couvade,
Triste pantin ou laudateur,
Le citoyen planqué pépère.
 
Courage manque à l’avenir
A trop museler la parole,
Silencieux ronge son frein,
Il veille sur son avantage…
 
Quand il faudrait se réunir,
Haine ou mépris, un vrai pétrole,
Font d’arrogance le refrain,
D’un fol système l’héritage.
 
Ôtez l’obscur, allumez leds,
Le temps refuse la sornette,
Oreille libre et yeux ouverts,
Saisissez-vous de votre chance !
 
Et si d’aucuns rêvent de bleds,
Racontez-leur notre planète,
Ce beau jardin, rare univers,
Où l’on pourrait faire alliance.
 
J’ai couru la forêt,
J’ai gravi la montagne,
J’ai saigné trop souvent,
J’ai versé mille larmes,
J’ai mangé du goret,
J’ai joué la castagne ;
Rien n’est plus émouvant
Que de vaincre l’alarme.




Bruno
 
Bruno vivait paisible, une banquise blanche,
De loin en loin un trou, le piège à bélouga
Qui se consomme vif, étourdi sur la planche,
A la belle saison, le phoque, un vrai nougat.
 
Venus de nulle part, éblouissants de morgue,
Porteurs du haut message obscur au mécréant ;
Ils se savaient élus pour l’intense point d’orgue,
L’infernal absolu qui pare le néant.
 
Bruno sans prédateur se croyait invincible,
Gambadant et riant, il savourait serein
L’espace des aïeux où rien n’est impossible
Sans préjuger jamais du danger riverain
 
Sous la cagoule noire, au poing l’arme fatale,
Parés pour l’holocauste, ils crachaient le venin,
Ils étaient les héros de la haine brutale,
La mort n’existe pas, un passage bénin.
 
Bruno voyait le soir, s’apaiser la froidure,
On lui disait : ça va ! On lui tenait la main,
Sous ses pas s’effondrait le sol ou la verdure,
On parlait procédure ou nouvel examen.
 
Lorsque mis à genoux, tous les frileux otages
Eurent compris l’enjeu, sangloté mille morts,
Digéré les honteux sordides sabotages,
Ils choisirent le chef, un prince sans remords.



Le manège enchanté
 
À quoi sert de pleurer,
de se laisser sombrer en pauvres jérémiades ?
L’homme est le fossoyeur,
Le prédateur suprême,
Il décide de tout sans jamais mesurer ;
Pour cacher son néant, Il se nourrit de vide.
 
À quoi sert de lutter,
Jouer au bonneteau la mort ou la débâcle ?
Pourquoi ce vil déni
de l’absurde logique où s’engouffre le monde ?
Pour qui tout le profit
de la vaste foutaise ?
 
L’agneau de quelque dieu demeure  proie du loup,
sa juste nourriture ;
Foule surnuméraire et il se reproduit ;
Le grand régulateur expurge l’inutile,
Noble contribution
au nouvel équilibre…
 
Et le fol épargné, incrédule inconscient,
se convainc sans manière
de sa haute stature et du noble dessein ;
Il était donc l’élu, il rejoint le cénacle
des branquignols d’estrade.
 
Que tourne le manège, il enchante les sots,
Le nombril est bien là, souffrez que je m’esclaffe :
-« Il faut bien l’avouer,
C’est aussi votre faute,
Jouissez tant qu’il vous sied. »

Le cocu bienheureux arbore le sourire.



Mon souper chez Robert
 
Invité chez Robert, eux et moi sont ravis,
Sans raison apparente, ici tel est l’usage,
On palabre et l’on rit, on donne son avis ;
À l’usine tous deux, métallos, l’usinage.
 
Les murs sont blancs et gris, des fleurs, des bibelots,
La famille en photos… la télé trône au centre
Qui parle sur nos voix, vous voyez le tableau…
Sa fille devant nous exhibe un peu le ventre.
 
Elle roule du cul, un énorme naufrage…
Deux trois mots et un rire et le doute a couru
Se cacher sous la table (Et c’est ce qui m’enrage !),
Sans un espoir niais de se voir secouru.
 
Il fait chaud en juillet, la femme du Robert
Est blonde et ça se voit, les cheveux aux épaules
Le rouge et d’autres fards ; je sens le camembert…
Et les frites aussi… Coutume : café, gnoles.
 
Chacun sait tout sur tout, même le fils ainé
Gonfle les pectoraux ; il a fui les études,
Un réflexe normal, il gère son acné,
Les aides, les allocs et ses inaptitudes.
 
On n’a plus de boulot depuis longtemps déjà,
Le progrès, les chinois, le capital, la banque,
C’est mondial comme on dit, on vire le goujat,
L’inutile ouvrier s’explose à la pétanque.
 
Invité chez Robert, eux et moi sont ravis,
Sans raison apparente, ici tel est l’usage
On palabre et l’on rit, on donne son avis ;
À l’usine tous deux, métallos, l’usinage.
 
Quand je suis arrivé, j’étais un orpailleur,
Utile et nécessaire, aux yeux de vos élites ;
Il est doux le silence, un parfum de l’ailleurs,
Tu courbes ton échine et apprends l’insolite.
 
À force de pleurer, de supplier souvent
La chance passe offerte, il te faut le courage,
Enterre tes savoirs, regarde tout le vent
Que souffle ton p’tit chef, planeur sur un mirage.
 
Lentement… isolé… d’autres tendent la main,
On élève l’esprit, on évoque les sources,
L’antique tradition, la porte pour demain,
D’autres chemins d’espoir, quelques vives ressources...
 
Le costume s’adapte aux prêches ambigus,
Les enfants ont grandi, sans espoir et sans guide,
Ici l’on parle vrai, la bombe ou la cigü /e,
L’accoutrement d’antan, la parole languide.
 
Sous le voile une femme, un objet sans valeur,
Une authentique esclave asservie à son maître,
Elle suit et se tait, un rien souffre-douleur…
Du sacro-saint parcours, elle est le baromètre.
 
Invité chez Robert, eux et moi sont ravis,
Sans raison apparente, ici tel est l’usage,
On palabre et l’on rit, on donne son avis ;
À l’usine tous deux, métallos, l’usinage.
 
Me voici, je suis seul, la mère a ses devoirs,
La maison, les enfants, la foi, tout mon service ;
Je préserve ma fille, elle arbore le noir,
Le fameux intégral qui protège du vice.
 
Le fils est bac plus trois, cultivé, fort brillant
Il s’était convaincu que le talent triomphe,
Imperceptiblement, gagne le faux-fuyant :
Légende Black-Blanc-Beur, juillet, l’arc-de-triomphe.
  
Plus sournois le réel édicte ses versets,
On s’isole entre soi, se découvre disciple,
On fait quelque commerce, on blinde le corset…
À l’ombre des hauts murs, le projet du périple…
 
Et s’impose la vie en zones de non droit,
La règle de chacun, oubliée, abolie,
Partout c’est Halloween et le grand désarroi,
Médias, frénésie, on frôle l’embolie.
 
Agresseur ou martyr, As beur bleu, Kouachi,
Une idole d’hier, un meurtrier implose,
À la marge, à la frange, un funeste gâchis…
Nul ne sait le vaccin de la tuberculose.
 
Invité chez Robert, eux et moi sont ravis,
Sans raison apparente, ici tel est l’usage,
On palabre et l’on rit, on donne son avis ;
À l’usine tous deux, métallos, l’usinage.
 
Je le vois bien Robert, insolent parvenu,
Ouvrier qualifié pour bâtir un empire,
Un frigo, la télé, nul besoin saugrenu
De lire ou de penser, le savoir : un vampire.
  
L’autre n’est pas de souche, il nous suce le sang,
L’autre venu d’ailleurs, ce lointain parasite
Qui prend notre travail et souille menaçant
Nos maisons et nos rues, tourbillon composite.
 
Le réflexe banal de l’esprit trop étroit :
Exiger un coupable à ses folles angoisses,
Un dessein évident, la raison du grand froid,
En bref, il faut un nom au porteur de la poisse.
 
Et Robert le perçoit l’envoyé de Satan,
Ce vengeur démasqué, responsable et coupable,
Qui voudrait s’imposer, de dieu le combattant,
La main porte-la-mort au destin effroyable.
 
Je suis bien chez Robert qui parle et rompt le pain,
Mon couvert à sa table et ses enfants me causent
Du simple quotidien, sans air de turlupin,
Autour d’un bon couscous, loin des sourdes psychoses.
 
Invité chez Robert, eux et moi sont ravis,
Sans raison apparente, ici tel est l’usage,
On palabre et l’on rit, on donne son avis ;
À l’usine tous deux, métallos, l’usinage.
 
Aurait-on ajouté sans mesurer le tort,
De perfides relents de rancune et de haine,
Des poisons, des rancoeurs, des filtres de butor,
Pour tuer l’amitié, l’ignoble double peine ?
 
Sont-ils si différents ces bourreaux du turbin ?
Pourquoi l’un comme l’autre, impuissants, ridicules,
Acceptent-ils l’emploi de minable larbin,
De celui qui se tait dans le froid crépuscule ?
 
Robert est un peu fou, amateur de provoc,
Taquiner pour le fun, ou chercher la riposte ;
J’ai goûté cette joute où l’on porte l’estoc
Sans le fer, par le mot, la force de l’imposte.
 
Nos deux regards croisés complaisants, fourvoyés
Ont répondu présent à des jeux de barbares,
La puissance et l’or noir ; D’indignes dévoyés
Ont déversé la mort sur nos folles gabarres.
 
La populace en ruine avale tous les maux,
Elle s’indigne et plie, elle accepte l’outrage ;
Eradiquer les cons, c’est refuser leurs mots
C’est eux qu’il faut occire, agissons sans la rage.
 
 
Invité chez Robert, eux et moi sont ravis,
Sans raison apparente, ici tel est l’usage,
On palabre et l’on rit, on donne son avis ;

À l’usine tous deux, métallos, l’usinage.

Jean Durant
 
Jean Durant a rejoint l’incertain mouvement,
Ouvert à son propos, sûr de son attitude,
Il avance serein en pleine certitude,
Une fleur au fusil, enfle le hurlement.
 
Azzedine a perçu le sourd dénigrement,
Diatribe simpliste où meurt la quiétude,
Tous les poncifs pervers de morne ingratitude,
Il s’interroge las, vit le déchirement.
 
Il aura donc suffi de quelques mercenaires
De fous fanatisés en deuil d’imaginaires
Pour briser l’équilibre et ouvrir le tombeau.
 
Ami ressaisis-toi, nous le pouvons sans doute,
Nous sommes mosaïque, une que lui redoute,
Invincibles ensemble, apportons le flambeau.

 

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